Mercredi 14 février 2007
Cette fois ci le chapitre 7, "right on time" :)
"Laissons Harry Pooter de côté pour le moment, reprit Steven. Marty pourra vous raconter la fin de cette partie-ci dans quelques minutes. Je me dis qu'il serait quand même bien que je vous dise deux mots au sujet du branlage de boyaux, avant ça.
- Pou' su', acquiesça Marty. L'ensemble ne fait pas une véritable histoire, Amélia, mais ce serait probablement le chapitre suivant le plus logique.
- Ne vous imaginez pas que Brightman a fait l'autopsie aussitôt, parce que ce ne fut pas le cas. Deux autres maccabées sont passés en priorité, pas seulement parce qu'ils étaient morts en premier, mais parce qu'ils étaient victimes de meurtres et que jusqu'à plus ample information, notre jeune dame, s'était simplement étouffée. Le temps qu'il s'attèle à la femme mystère, O'Hara et Starkutch s'en étaient retourné à Omaha, et sayonara!
> J'étais là quand l'autopsie a finalement eu lieu, Gary Thomson aussi était là, puisqu'il nous fallait un portrait mortuaire de la dame, et qu'il était ce qu'il y avait de plus proche d'un photographe dans la région.
- Un cliché mortuaire ? fit Amélia intriguée.
- Oui, c'est une expression qui vient d'Europe je crois, qui signifie de faire un portrait où le mort a l'air endormi, histoire qu'il soit plus présentable, répondit Steven.
- Et ça marche ?
- Non. Enfin, peut être pour des mômes. Ou si l'on jette un oeil très rapidemment, mais très rapidemment alors. La photo devait être prise avant l'autopsie, car Brightman avait peur qu'avec le machin qui bloquait dans la gorge, il n'ai à ouvrir trop grand la machoire inférieure.
- Et vous vous êtes dit qu'elle n'aurait pas vraiment l'air de dormir avec une bande autour de la tête pour maintenir la machoire fermée ?" demanda Amélia, souriant malgré elle. C'était horrible de trouver drôle une chose pareille, mais c'était drôle. Quelque monstrueuse créature dans son esprit s'acharnait à brandir l'une après l'autre des images de dessins animés pour tarés.
"Sans doute, oui", admit Steven en souriant lui aussi. Pareil pour Marty. Alors si elle était tarée, elle n'était pas la seule. A son grand soulagement. "Là, ça aurait plutôt eu l'air d'un cadavre avec une rage de dents."
Et ils explosèrent tous trois de rire. Amélia mesura subitement combien elle aimait ces deux schnoks.
"Il faut bien rire de la Faucheuse", dit Steven en s'emparant de son verre de Coca posé sur le rebord de la fenêtre. Il s'en enfilla quelques gorgées, puis le reposa. "Surtout à mon âge. Je sens cette saloperie derrière chaque porte, je sens son haleine fétide sur ma nuque dès que j'éteins la lumière. Il faut rire de la Faucheuse.
"Quoiqu'il en soit Amélia, Gary fit ces fameux clichés - ces portraits mortuaires - et ça n'a rien donné de bien surprenant. Sur le meilleur, on aurait dit qu'elle cuvait une mauvaise cuite, ou d'être dans le coma, et c'est celui-là qu'on a décidé de diffuser dans la presse, la semaine suivante. Ils l'ont aussi diffusé dans le Nebraska News, sans compter les journaux d'Omaha et Lincoln. Ca n'a rien donné bien sûr, du moins ça n'a pas permis de trouver des gens qui l'avait vu, et on a fini par découvrir une excellente raison à cela.
> Entre-temps, Brightman a poursuivi ses investigations et puisque les deux zigs n'étaient pas dans le coin, il ne voyait aucun inconvénient à ce que je traîne mes guêtres dans le coin, pourvu que ça reste notre petit secret.
> De haut en bas, il y avait tout d'abord ce morceau de steak que le Dr Bones avait vu dans la gorge de la morte. "Voilà votre cause du décès, Steven", a dit Brightman, et l'histoire d'ambolie cérébrale, qu'il n'a trouvé que longtemps après que je sois revenu à Buffalo, ne l'a jamais fait changé d'avis. Il a dit que si quelqu'un s'était trouvé là pour pratiquer la Méthode de Heimlich - ou si elle avait pu la pratiquer elle même - elle n'aurait sans doute jamais attéri sur cette table glaciale.
> Ensuite, Contenu Un de l'estomac, et j'entend par là le dernier repas de notre dame, le petit encas de minuit, qu'elle avait à peine digéré quand tout s'est brutalement arrêté. Rien que du steak. Peut être une dizaine de bouchées en tout, bien mastiquées. Brightman a estimé la quantité à cent vingt grammes.
> Enfin, le Contenu Deux de l'estomac, et là, je parle du dîner de cette femme. Là dedans, c'était, comment dire - je ne veux pas donner trop de détail, mais le processus de digestion était assez avancé pour que tout ce que le Dr Brightman fut en mesure de dire sans se lancer dans des examens approfondis, c'était qu'elle avait mangé du poisson, sans doute accompagné de salade et de frites, probablement une dizaine d'heure avant sa mort.
> "Je suis pas Colombo, Doc, j'lui ai dit, mais je peux vous doubler sur celle-là. "Ah oui?" a-t-il répliqué sceptique. "Pour sûr, j'ai fait, je dirais qu'il a diné ou chez Adrian's, ou chez Jenny, ou bien plus près de Black Eagle, chez Django."
>"Pourquoi un de ceux là, alors qu'on doit bien en avoir une cinquantaine tout autour du lac qui vendent du poisson ? Et pourquoi pas le Coyote à Trois Pattes, tant qu'on y est ? il a demandé. "Parce que le Coyote ne s'abaisserait pas à vendre des fish and chips, j'ai dit, et que c'est ce que not' bonne dame a mangé."
> Maintenant, Amélia... j'avais bien encaissé le choc de l'autopsie, mais là je commençait à me sentir un peu barbouillé. "Les trois restaurants que j'ai cité, en vendent, eux, j'ai ajouté, et j'ai senti l'odeur de vinaigre dès que vous avez ouvert l'estomac." Et alors il a fallu que je me précipite aux toilettes pour vomir.
> Mais j'avais raison. Gary a développé les portraits ce soir-là, et dès le lendemain, je suis allé les montrer dans les restaurants qui faisaient des fish and chips. Personne n'a reconnu la jeune femme chez Django, mais la fille qui s'occupait de la vente à emporter chez Adrian's n'a eu absolument aucun doute. Elle a dit qu'elle lui avait servi un panier de fish and chips, avec un Coca-light ou un Diet Pepsi, elle ne savait plus, en fin d'après-midi, le jour où on l'avait découverte. Elle s'était installée à une des tables, et elle avait mangé en regardant l'eau. J'ai demandé si elle avait dit quelque chose, elle a répondu que pas vraiment, juste s'il vous plaît et merci. J'ai demandé aussi si elle avait noté où elle était allée, après avoir fini son repas - ce qui devait amener vers les cinq heures de l'après-midi - et elle m'a dit que non."
Amélia se redressa, comme si une idée venait de lui traverser l'esprit. "On était en mars. Au milieu du mois de mars, en plein milieu du Nebraska, et elle n'avait pas de manteau quand vous l'avez trouvée. Est-ce qu'elle en portait un, quand on l'a servi chez Adrian's?"
Les deux ancêtres lui adressèrent un sourire éclatant, comme si elle venait de résoudre une épineuse équation mathématique à 4 inconnues. Sauf que leur boulot à eux, en l'occurence, n'était pas tant de résoudre que de déterminer ce qu'il y avait à résoudre.
"Voilà une bonne question, fit Steven.
- Jolie question, renchérit Marty.
- Je gardais cette partie-là pour plus tard, reprit Steven, mais puisque n'y a pas vraiment d'histoire à proprement parler, garder le meilleur pour la fin n'a pas de sens... Et si vous voulez des réponses, ma très chère, la boutique est fermée. La fille de chez Adrian's n'était pas certaine de s'en souvenir, et personne d'autre ne s'est même rappelé avoir vu cette dame. Je suppose qu'on doit s'estimer heureux, en un sens. Si elle s'était pointée au comptoir en plein mois de juillet, quand il y a trois tonnes de clients qui veulent tous des fish and chips et des glaces, elle ne se serait pas souvenue d'elle du tout, sauf si elle avait montré ses seins.
- Et encore, commenta Amélia.
- C'est vrai. Il se trouve qu'elle s'en est bel et bien souvenu, mais pas si elle portait un manteau ou non. Mais je n'ai pas trop insisté non plus, je ne tenais pas à ce qu'elle se souvienne de quelque chose juste pour me faire plaisir. Elle a dit : " je crois qu'elle portait une vest de tailleur légère, monsieur Seagull, mais je peux me tromper." Et peut être qu'elle se trompait effectivement, mais vous savez... j'ai tendance à penser qu'elle avait raison. Que cette dame portait effectivement une veste comme elle dit.
- Mais alors où est-elle passée ? demanda Amélia. Est-ce qu'on a retrouvé cette veste ?
- Non, répondit Marty. Alors peut être qu'il n'y avait pas de veste... Mais comment pouvait-elle se retrouver en chemisier dans le coin en plein vent au milieu d'une nuit de mars... Voilà qui défie mon imagination !"
Amélia se tourna vers Steven, sentant soudain trois milliards de questions en elle, toutes urgentes, non encore formulées.
"Qu'est ce qui vous fait sourire ma chère ? demanda Steven.
- Je ne sais pas. " Puis après une pause. "Si je le sais. J'ai tellement de foutues questions que je ne sais pas par quoi commencer."
Cette réplique plongea les deux compères dans un soudain fou rire. Marty extirpa un kleenex de la poche de son pantalon pour s'en tamponner les yeux.
"Alors ça ! Pour un brin de fille, c'est un sacré brin de fille ! s'exclama-t-il. Oui, m'dame ! Je vais vous dire Amélia : pourquoi ne pas faire comme à la kermesse des réunions Tupperware des dames de la paroisse ? Fermer les yeux et piochez un papier dans le bocal.
- Très bien acquiesça-t-elle, et elle s'approcha du rituel sans s'y conformer tout à fait. Qu'ont donné les empreintes ? Et son dossier dentaire ? Je croyais que ces choses là identifiaient les cadavres à coups sûr.
- Beaucoup de gens le croient, et ils ont sans doute raison, approuva Steven. Mais n'oubliez pas qu'on était dans les années 1980, Amélia." Il avait un beau sourire, ses yeux, cependant, était graves. "C'est à dire avant la révolution informatique, et bien avant Internet, cet outil fabuleux qui va de soi pour les jeunes gens comme vous. En 1980, on ne pouvait faire de comparaison qu'avec une personne soupsonnée d'être celle qui était dans le frigo. Mais faire des comparaison avec toutes les données du fichiers aux Etats-Unis ? Même en réduisant la liste aux femmes d'une trentaine d'années, c'était de la folie pure.
- Quoiqu'il en soit, l'identification n'a pas été faite à partir des empreintes ou du dossier dentaire, expliqua Marty. Il croisa les doigts sur sa poitrine. "Je crois qu'on appelle ça aller droit à l'essentiel.
- Alors d'où est venue cette identification ?
- Voilà qui nous ramène à Harry Pooter, répondit Steven, et j'aime bien revenir à Harry Pooter, parce que, comme je vous l'ai déjà dit, là il y a une histoire, et les histoires, j'adore ça. C'est mon rayon, comme on aurait dit autrefois, il y a un bail. Pooter a quelque chose d'Horatio Caine, ce côté "grandeur des modestes". Lutter et vaincre. Travailler et gagner.
- Pisse et vinaigre, suggéra Marty.
- Si tu veux, acquiesça Steven d'un ton égal. Oui, pour sûr, si tu veux. Donc Pooter quitte les lieux avec ces deux idiots de flics, O'Hara et Starskutch, dès que Brightman leur livre compte rendu préliminaire concernant les victimes de l'incendie, parce qu'il s'en fichent complétement d'une pauvre femme morte d'étouffement sur une plage du côté de Buffalo. Pendant ce temps, le doc du comté, fait son branlage de boyaux sur notre femme mystère, avec votre serviteur pour tout public. Sur le certificat de décès, il note asphyxie due à étouffement, ou l'équivalent médical. Dans les journeaux parait le "portrait mortuaire", et personne n'appelle le bureau du procureur général ou la caserne des fédéraux à Omaha pour rapporter la disparition d'une femme, d'une tante ou d'une soeur.
> Les pompes funèbres de Buffalo la gardent au frigo pendant six jours - ça n'est pas conforme à la loi, mais comme beaucoup de chose de ce genre, Amélia, vous découvrirez que c'est un usage acquis. Tout le monde dans le commerce de la mort le sait bien, même si personne ne sait pourquoi. Et à la fin de cette période, alors qu'elle était toujours la femme mystère non réclammée, Michael Totengräber a pris les devants et l'a embaumée. On l'a placé dans la crypte des pompes funèbres, au cimetière de Lakeview...
- Cette partie là fait froid dans le dos" commenta Amélia.
Elle se rendit compte qu'elle réussissait à imaginer cette femme là-bas, Dieu sait pourquoi non pas dans un cerceuil (alors qu'on y avait sans doute remédié en fournissant le plus bas de gamme possible) mais déposée à même une plaque de pierre, un simple drap jeté sur elle. Un paquet oublié dans une grande poste des morts.
"Pour sûr, ça fait un peu peur, acquieça Steven d'une voix égale. Vous voulez que je poursuivre ?
- Si vous vous arrêtez maintenant, je vous tue !" s'exclama-t-elle.
Il hocha la tête, non plus souriant, mais toujours aussi heureux des réactions de la jeune femme. Elle ne savait par quel mystère, mais elle le sentait.
"Elle a passé tout l'été et la moitié de l'automne là-dedans. Puis, lorsque est venu novembre et que personne n'avait réclamé le corps, on a décidé qu'il était temps de le faire enterrer. Avant que le gel ne revienne et ne durcisse la terre et ne complique la tâche, vous voyez.
- Je vois oui," fit Amélia. Et elle voyait, en effet. Elle ne sentit pas cette fois-ci la télépathie entre les deux hommes, mais elle était peut-être là car Marty reprit le cours de son récit (si récit il y avait) sans se faire prier par le shériff de Buffalo.
"Pooter a fait son temps avec O'Hara et Starkutch, et jusqu'au bout. Il leur a peut être même offert un petit cadeau à chacun, une cravatte pet'être bien, à la fin de ses trois ou quatre mois de stage. Comme je crois vous l'avoir dit, Amélia, il n'a pas baissé les bras, ce jeune homme. Mais dès qu'il a eu fini, il a rendu son rapport à la fac où il était inscrit - je crois qu'il m'avait dit Omaha, mais ne me prenez pas au mot - et il a tout repris de zéro, en passant ce qui lui manquait pour entrer en droit. Et sans ces deux petits détails, c'est là que Harry Pooter aurait du quitter l'histoire - qui comme le dit Steven, n'est pas du tout une vraie histoire, sauf peut-être, cette partie-ci. Le premier détail, c'est que Pooter a bel et bien jeté un oeil dans le sac contenant les pièces à conviction, à un moment ou à un autre, et qu'il a passé en revue les effets personnels de la femme mystère. Le second, c'est qu'il s'est sérieusement entiché d'une fille, que cette dernière l'a fait venir chez elle pour lui présenter ses parents comme les filles le font souvent quand ça devient sérieux, et que le père de la fille avait au moins une mauvaise habitude, plus courante à l'époque qu'elle ne l'est aujourd'hui : il fumait."
L'esprit d'Amélia, assez remarquable (et les deux hommes le savaient bien), bondit littéralement sur le paquet de cigarette tombé sur le sable de Black Eagle, quand le cadavre avait basculé. John Johnson (aujourd'hui maire de Buffalo) l'avait ramassé et remis dans la poche de la morte. Et alors, il lui vint autre chose, non pas comme un éclair, mais comme un vaste éblouissement. Elle eut un sursaut, comme si on l'avait piquée. Du coude, elle cogna son verre et le renversa. Le Coca se répandit en pétillant sur le planché usé et se mit à goutter du rebord de la fenêtre. Les deux ancêtres n'y prirent pas garde. Ils savaient très bien reconnaître un état de grâce quand ils en voyaient un et contemplait leur jeune recrue avec intérêt et délices.
"Le timbre fiscal ! hurla-t-elle presque. Il y a un timbre de taxation de l'Etat sous chaque paquet !"
Il l'applaudirent tous deux, doucement mais sincèrement.
Et comme d'habitude la suite la semaine prochaine !
Vers le chapitre 8
"Laissons Harry Pooter de côté pour le moment, reprit Steven. Marty pourra vous raconter la fin de cette partie-ci dans quelques minutes. Je me dis qu'il serait quand même bien que je vous dise deux mots au sujet du branlage de boyaux, avant ça.
- Pou' su', acquiesça Marty. L'ensemble ne fait pas une véritable histoire, Amélia, mais ce serait probablement le chapitre suivant le plus logique.
- Ne vous imaginez pas que Brightman a fait l'autopsie aussitôt, parce que ce ne fut pas le cas. Deux autres maccabées sont passés en priorité, pas seulement parce qu'ils étaient morts en premier, mais parce qu'ils étaient victimes de meurtres et que jusqu'à plus ample information, notre jeune dame, s'était simplement étouffée. Le temps qu'il s'attèle à la femme mystère, O'Hara et Starkutch s'en étaient retourné à Omaha, et sayonara!
> J'étais là quand l'autopsie a finalement eu lieu, Gary Thomson aussi était là, puisqu'il nous fallait un portrait mortuaire de la dame, et qu'il était ce qu'il y avait de plus proche d'un photographe dans la région.
- Un cliché mortuaire ? fit Amélia intriguée.
- Oui, c'est une expression qui vient d'Europe je crois, qui signifie de faire un portrait où le mort a l'air endormi, histoire qu'il soit plus présentable, répondit Steven.
- Et ça marche ?
- Non. Enfin, peut être pour des mômes. Ou si l'on jette un oeil très rapidemment, mais très rapidemment alors. La photo devait être prise avant l'autopsie, car Brightman avait peur qu'avec le machin qui bloquait dans la gorge, il n'ai à ouvrir trop grand la machoire inférieure.
- Et vous vous êtes dit qu'elle n'aurait pas vraiment l'air de dormir avec une bande autour de la tête pour maintenir la machoire fermée ?" demanda Amélia, souriant malgré elle. C'était horrible de trouver drôle une chose pareille, mais c'était drôle. Quelque monstrueuse créature dans son esprit s'acharnait à brandir l'une après l'autre des images de dessins animés pour tarés.
"Sans doute, oui", admit Steven en souriant lui aussi. Pareil pour Marty. Alors si elle était tarée, elle n'était pas la seule. A son grand soulagement. "Là, ça aurait plutôt eu l'air d'un cadavre avec une rage de dents."
Et ils explosèrent tous trois de rire. Amélia mesura subitement combien elle aimait ces deux schnoks.
"Il faut bien rire de la Faucheuse", dit Steven en s'emparant de son verre de Coca posé sur le rebord de la fenêtre. Il s'en enfilla quelques gorgées, puis le reposa. "Surtout à mon âge. Je sens cette saloperie derrière chaque porte, je sens son haleine fétide sur ma nuque dès que j'éteins la lumière. Il faut rire de la Faucheuse.
"Quoiqu'il en soit Amélia, Gary fit ces fameux clichés - ces portraits mortuaires - et ça n'a rien donné de bien surprenant. Sur le meilleur, on aurait dit qu'elle cuvait une mauvaise cuite, ou d'être dans le coma, et c'est celui-là qu'on a décidé de diffuser dans la presse, la semaine suivante. Ils l'ont aussi diffusé dans le Nebraska News, sans compter les journaux d'Omaha et Lincoln. Ca n'a rien donné bien sûr, du moins ça n'a pas permis de trouver des gens qui l'avait vu, et on a fini par découvrir une excellente raison à cela.
> Entre-temps, Brightman a poursuivi ses investigations et puisque les deux zigs n'étaient pas dans le coin, il ne voyait aucun inconvénient à ce que je traîne mes guêtres dans le coin, pourvu que ça reste notre petit secret.
> De haut en bas, il y avait tout d'abord ce morceau de steak que le Dr Bones avait vu dans la gorge de la morte. "Voilà votre cause du décès, Steven", a dit Brightman, et l'histoire d'ambolie cérébrale, qu'il n'a trouvé que longtemps après que je sois revenu à Buffalo, ne l'a jamais fait changé d'avis. Il a dit que si quelqu'un s'était trouvé là pour pratiquer la Méthode de Heimlich - ou si elle avait pu la pratiquer elle même - elle n'aurait sans doute jamais attéri sur cette table glaciale.
> Ensuite, Contenu Un de l'estomac, et j'entend par là le dernier repas de notre dame, le petit encas de minuit, qu'elle avait à peine digéré quand tout s'est brutalement arrêté. Rien que du steak. Peut être une dizaine de bouchées en tout, bien mastiquées. Brightman a estimé la quantité à cent vingt grammes.
> Enfin, le Contenu Deux de l'estomac, et là, je parle du dîner de cette femme. Là dedans, c'était, comment dire - je ne veux pas donner trop de détail, mais le processus de digestion était assez avancé pour que tout ce que le Dr Brightman fut en mesure de dire sans se lancer dans des examens approfondis, c'était qu'elle avait mangé du poisson, sans doute accompagné de salade et de frites, probablement une dizaine d'heure avant sa mort.
> "Je suis pas Colombo, Doc, j'lui ai dit, mais je peux vous doubler sur celle-là. "Ah oui?" a-t-il répliqué sceptique. "Pour sûr, j'ai fait, je dirais qu'il a diné ou chez Adrian's, ou chez Jenny, ou bien plus près de Black Eagle, chez Django."
>"Pourquoi un de ceux là, alors qu'on doit bien en avoir une cinquantaine tout autour du lac qui vendent du poisson ? Et pourquoi pas le Coyote à Trois Pattes, tant qu'on y est ? il a demandé. "Parce que le Coyote ne s'abaisserait pas à vendre des fish and chips, j'ai dit, et que c'est ce que not' bonne dame a mangé."
> Maintenant, Amélia... j'avais bien encaissé le choc de l'autopsie, mais là je commençait à me sentir un peu barbouillé. "Les trois restaurants que j'ai cité, en vendent, eux, j'ai ajouté, et j'ai senti l'odeur de vinaigre dès que vous avez ouvert l'estomac." Et alors il a fallu que je me précipite aux toilettes pour vomir.
> Mais j'avais raison. Gary a développé les portraits ce soir-là, et dès le lendemain, je suis allé les montrer dans les restaurants qui faisaient des fish and chips. Personne n'a reconnu la jeune femme chez Django, mais la fille qui s'occupait de la vente à emporter chez Adrian's n'a eu absolument aucun doute. Elle a dit qu'elle lui avait servi un panier de fish and chips, avec un Coca-light ou un Diet Pepsi, elle ne savait plus, en fin d'après-midi, le jour où on l'avait découverte. Elle s'était installée à une des tables, et elle avait mangé en regardant l'eau. J'ai demandé si elle avait dit quelque chose, elle a répondu que pas vraiment, juste s'il vous plaît et merci. J'ai demandé aussi si elle avait noté où elle était allée, après avoir fini son repas - ce qui devait amener vers les cinq heures de l'après-midi - et elle m'a dit que non."
Amélia se redressa, comme si une idée venait de lui traverser l'esprit. "On était en mars. Au milieu du mois de mars, en plein milieu du Nebraska, et elle n'avait pas de manteau quand vous l'avez trouvée. Est-ce qu'elle en portait un, quand on l'a servi chez Adrian's?"
Les deux ancêtres lui adressèrent un sourire éclatant, comme si elle venait de résoudre une épineuse équation mathématique à 4 inconnues. Sauf que leur boulot à eux, en l'occurence, n'était pas tant de résoudre que de déterminer ce qu'il y avait à résoudre.
"Voilà une bonne question, fit Steven.
- Jolie question, renchérit Marty.
- Je gardais cette partie-là pour plus tard, reprit Steven, mais puisque n'y a pas vraiment d'histoire à proprement parler, garder le meilleur pour la fin n'a pas de sens... Et si vous voulez des réponses, ma très chère, la boutique est fermée. La fille de chez Adrian's n'était pas certaine de s'en souvenir, et personne d'autre ne s'est même rappelé avoir vu cette dame. Je suppose qu'on doit s'estimer heureux, en un sens. Si elle s'était pointée au comptoir en plein mois de juillet, quand il y a trois tonnes de clients qui veulent tous des fish and chips et des glaces, elle ne se serait pas souvenue d'elle du tout, sauf si elle avait montré ses seins.
- Et encore, commenta Amélia.
- C'est vrai. Il se trouve qu'elle s'en est bel et bien souvenu, mais pas si elle portait un manteau ou non. Mais je n'ai pas trop insisté non plus, je ne tenais pas à ce qu'elle se souvienne de quelque chose juste pour me faire plaisir. Elle a dit : " je crois qu'elle portait une vest de tailleur légère, monsieur Seagull, mais je peux me tromper." Et peut être qu'elle se trompait effectivement, mais vous savez... j'ai tendance à penser qu'elle avait raison. Que cette dame portait effectivement une veste comme elle dit.
- Mais alors où est-elle passée ? demanda Amélia. Est-ce qu'on a retrouvé cette veste ?
- Non, répondit Marty. Alors peut être qu'il n'y avait pas de veste... Mais comment pouvait-elle se retrouver en chemisier dans le coin en plein vent au milieu d'une nuit de mars... Voilà qui défie mon imagination !"
Amélia se tourna vers Steven, sentant soudain trois milliards de questions en elle, toutes urgentes, non encore formulées.
"Qu'est ce qui vous fait sourire ma chère ? demanda Steven.
- Je ne sais pas. " Puis après une pause. "Si je le sais. J'ai tellement de foutues questions que je ne sais pas par quoi commencer."
Cette réplique plongea les deux compères dans un soudain fou rire. Marty extirpa un kleenex de la poche de son pantalon pour s'en tamponner les yeux.
"Alors ça ! Pour un brin de fille, c'est un sacré brin de fille ! s'exclama-t-il. Oui, m'dame ! Je vais vous dire Amélia : pourquoi ne pas faire comme à la kermesse des réunions Tupperware des dames de la paroisse ? Fermer les yeux et piochez un papier dans le bocal.
- Très bien acquiesça-t-elle, et elle s'approcha du rituel sans s'y conformer tout à fait. Qu'ont donné les empreintes ? Et son dossier dentaire ? Je croyais que ces choses là identifiaient les cadavres à coups sûr.
- Beaucoup de gens le croient, et ils ont sans doute raison, approuva Steven. Mais n'oubliez pas qu'on était dans les années 1980, Amélia." Il avait un beau sourire, ses yeux, cependant, était graves. "C'est à dire avant la révolution informatique, et bien avant Internet, cet outil fabuleux qui va de soi pour les jeunes gens comme vous. En 1980, on ne pouvait faire de comparaison qu'avec une personne soupsonnée d'être celle qui était dans le frigo. Mais faire des comparaison avec toutes les données du fichiers aux Etats-Unis ? Même en réduisant la liste aux femmes d'une trentaine d'années, c'était de la folie pure.
- Quoiqu'il en soit, l'identification n'a pas été faite à partir des empreintes ou du dossier dentaire, expliqua Marty. Il croisa les doigts sur sa poitrine. "Je crois qu'on appelle ça aller droit à l'essentiel.
- Alors d'où est venue cette identification ?
- Voilà qui nous ramène à Harry Pooter, répondit Steven, et j'aime bien revenir à Harry Pooter, parce que, comme je vous l'ai déjà dit, là il y a une histoire, et les histoires, j'adore ça. C'est mon rayon, comme on aurait dit autrefois, il y a un bail. Pooter a quelque chose d'Horatio Caine, ce côté "grandeur des modestes". Lutter et vaincre. Travailler et gagner.
- Pisse et vinaigre, suggéra Marty.
- Si tu veux, acquiesça Steven d'un ton égal. Oui, pour sûr, si tu veux. Donc Pooter quitte les lieux avec ces deux idiots de flics, O'Hara et Starskutch, dès que Brightman leur livre compte rendu préliminaire concernant les victimes de l'incendie, parce qu'il s'en fichent complétement d'une pauvre femme morte d'étouffement sur une plage du côté de Buffalo. Pendant ce temps, le doc du comté, fait son branlage de boyaux sur notre femme mystère, avec votre serviteur pour tout public. Sur le certificat de décès, il note asphyxie due à étouffement, ou l'équivalent médical. Dans les journeaux parait le "portrait mortuaire", et personne n'appelle le bureau du procureur général ou la caserne des fédéraux à Omaha pour rapporter la disparition d'une femme, d'une tante ou d'une soeur.
> Les pompes funèbres de Buffalo la gardent au frigo pendant six jours - ça n'est pas conforme à la loi, mais comme beaucoup de chose de ce genre, Amélia, vous découvrirez que c'est un usage acquis. Tout le monde dans le commerce de la mort le sait bien, même si personne ne sait pourquoi. Et à la fin de cette période, alors qu'elle était toujours la femme mystère non réclammée, Michael Totengräber a pris les devants et l'a embaumée. On l'a placé dans la crypte des pompes funèbres, au cimetière de Lakeview...
- Cette partie là fait froid dans le dos" commenta Amélia.
Elle se rendit compte qu'elle réussissait à imaginer cette femme là-bas, Dieu sait pourquoi non pas dans un cerceuil (alors qu'on y avait sans doute remédié en fournissant le plus bas de gamme possible) mais déposée à même une plaque de pierre, un simple drap jeté sur elle. Un paquet oublié dans une grande poste des morts.
"Pour sûr, ça fait un peu peur, acquieça Steven d'une voix égale. Vous voulez que je poursuivre ?
- Si vous vous arrêtez maintenant, je vous tue !" s'exclama-t-elle.
Il hocha la tête, non plus souriant, mais toujours aussi heureux des réactions de la jeune femme. Elle ne savait par quel mystère, mais elle le sentait.
"Elle a passé tout l'été et la moitié de l'automne là-dedans. Puis, lorsque est venu novembre et que personne n'avait réclamé le corps, on a décidé qu'il était temps de le faire enterrer. Avant que le gel ne revienne et ne durcisse la terre et ne complique la tâche, vous voyez.
- Je vois oui," fit Amélia. Et elle voyait, en effet. Elle ne sentit pas cette fois-ci la télépathie entre les deux hommes, mais elle était peut-être là car Marty reprit le cours de son récit (si récit il y avait) sans se faire prier par le shériff de Buffalo.
"Pooter a fait son temps avec O'Hara et Starkutch, et jusqu'au bout. Il leur a peut être même offert un petit cadeau à chacun, une cravatte pet'être bien, à la fin de ses trois ou quatre mois de stage. Comme je crois vous l'avoir dit, Amélia, il n'a pas baissé les bras, ce jeune homme. Mais dès qu'il a eu fini, il a rendu son rapport à la fac où il était inscrit - je crois qu'il m'avait dit Omaha, mais ne me prenez pas au mot - et il a tout repris de zéro, en passant ce qui lui manquait pour entrer en droit. Et sans ces deux petits détails, c'est là que Harry Pooter aurait du quitter l'histoire - qui comme le dit Steven, n'est pas du tout une vraie histoire, sauf peut-être, cette partie-ci. Le premier détail, c'est que Pooter a bel et bien jeté un oeil dans le sac contenant les pièces à conviction, à un moment ou à un autre, et qu'il a passé en revue les effets personnels de la femme mystère. Le second, c'est qu'il s'est sérieusement entiché d'une fille, que cette dernière l'a fait venir chez elle pour lui présenter ses parents comme les filles le font souvent quand ça devient sérieux, et que le père de la fille avait au moins une mauvaise habitude, plus courante à l'époque qu'elle ne l'est aujourd'hui : il fumait."
L'esprit d'Amélia, assez remarquable (et les deux hommes le savaient bien), bondit littéralement sur le paquet de cigarette tombé sur le sable de Black Eagle, quand le cadavre avait basculé. John Johnson (aujourd'hui maire de Buffalo) l'avait ramassé et remis dans la poche de la morte. Et alors, il lui vint autre chose, non pas comme un éclair, mais comme un vaste éblouissement. Elle eut un sursaut, comme si on l'avait piquée. Du coude, elle cogna son verre et le renversa. Le Coca se répandit en pétillant sur le planché usé et se mit à goutter du rebord de la fenêtre. Les deux ancêtres n'y prirent pas garde. Ils savaient très bien reconnaître un état de grâce quand ils en voyaient un et contemplait leur jeune recrue avec intérêt et délices.
"Le timbre fiscal ! hurla-t-elle presque. Il y a un timbre de taxation de l'Etat sous chaque paquet !"
Il l'applaudirent tous deux, doucement mais sincèrement.
Et comme d'habitude la suite la semaine prochaine !
Vers le chapitre 8
par Cassandre
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