Soudain, avec un claquement de pétard mouillé, l'épais battant de bois vint s'encastrer dans le chambranle. Contrairement aux apprentis artificiers qui pouvaient répéter leur expérience dix, vingt, cinquante fois, selon le contenu de l'enveloppe de cellophane rouge à étiquette jaune payée de leur argent de poche au tabac du coin, ce claquement serait le seul. Accompagné, évidemment, des gargouillis râpeux de l'acier fouaillant les entrailles rouillées de la lourde serrure.
Contredisant l'apparente rusticité de son matériau, la porte avait fait office d'interrupteur - bien qu'il n'y eut d'ampoule visible -, plongeant la pièce dans les ténèbres lorsque ses fibres s'étaient écrasées sous la violence du choc. La pénombre du couloir, et l'épaisseur des montants suffisaient à empêcher qu'aucun rai de lumière travesti en néon ne vienne briser l'étau de noirceur. Je restai un moment la raison annihilée par ce défaut inhabituel de perception visuelle, jouant avec la pensée -stérile- que ce devait être ce que vivait quotidiennement un aveugle.
Les heures qui avaient précédé cet instant ne me revinrent qu'après, je n'ose dire combien de temps après, depuis la fin de la clarté, il n'existait plus pour moi, que comme un concept abstrait. Je ne chassais ces tortures de moi, ces pourquoi et ces refus d'admettre ma situation qu'au prix d'un violent effort de concentration sur l'élément nouveau avec lequel je devais composer. La douleur morale- l'humiliation, la brusque séparation et les vexations endurées tout au long du trajet jusqu'ici- fit place au malaise physique, à la pénible sensation du contact avec un sol glacé. Je bougeai doucement, palpant du bout de mes doigts bientôt gourds et endoloris, à la recherche d'éventuels reliefs. J'eus bientôt exploré jusque dans ses moindres recoins ma cellule...
Je ne sais plus depuis combien de temps - et quelle importance cela peut-il avoir pour moi ? Ils m'ont retiré mes lacets et ma ceinture en même temps que ma montre le jour de mon arrivée - mais y-a-t-il seulement eut quelque chose auparavant ? C'est amusant, tous ces mots aux connotations temporelles, toutes ces rémanences devraient me le prouver, mais le doute subsiste. C'est si loin... Passé et futur semblent agglutinés, réduits en un éternel présent sans histoire ni avenir. Je sais qu'on me nourris, parfois, est-ce a intervalles réguliers? J ai essayé de me baser sur ma faim et mes périodes de sommeil, mais sans succès...
Je crois que je comprends ce vieil homme que j'ai un jour croisé, dans cette autre vie, il avançait, hagard, dans cette ruelle mal famée que j'ai encore en souvenir. Il était sec et vouté, ne cessait de trébucher; sa peau parcheminée semblait plaquée sur ses os et il délirait. Sa bouche, gouffre noirâtre et crevasse semée de chicots, et ses traits émaciés suffisaient à marquer. Mais ce sont ses yeux blancs, laiteux, exorbités qui sont restés grand ouverts dans ma mémoire. Ses balbutiements, carambolage incohérent de mots et monosyllabes voguaient au gré des intonations d'une voix rauque et âpre comme un mauvais vin. Parmi ce débit haché, une phrase s'est détachée, flaque limpide dans un océan de boues nauséabondes : ''Je n'y suis reste qu'une nuit!'' Répétait-il, et cette nuit s'était perdue dans un ricanement dément...
Il portait sur le bras, rendu indéchiffrable par le maillage de ses veines à fleur de peau, son code-barre d'ex-taulard.
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