Mercredi 13 juin 2007
Deuxième partie qui fut dure à sortir.. relecture ce matin... si ça ne tenait qu'à moi, j'aurais tout jeté...
Mais le moral n'y est pas alors... ceci doit expliquer cela.
Lorsque François, qui chantonnait au volant de son trente-trois tonnes tout neuf, aperçut la 205 blanche déboulant à toute vitesse de la bretelle d'entrée d'autoroute, il songea :
"Encore une bonne femme ! Elle va se souvenir au dernier moment qu'elle n'a pas la priorité et freiner en urgence. C'est toujours comme ça, avec les femmes, ça fonce et ça pile au beau milieu d'un carrefour !"
Mais la 205 ne ralentit pas, elle plongea comme aspirée par le large ruban d'asphalte de l'autoroute.
Les pneus du poids lourd hurlèrent. Trop de bagnoles à gauche, pas moyen de dévier sans en percuter plusieurs. Il sembla à François qu'il criait, insultait cette maudite conductrice tout en fermant les yeux et priant pour que la masse du camion le stoppe avant l'impact.
Un bruit monstrueux, un bruit de carcasse métallique froissée, de gomme traînée sur plusieurs mètres dans un torrent de sons qui signifiaient le sang, peut être même la mort.
Puis, plus rien.
Un silence de mort, complet, le monde qui disparaît, laissant le corps indemne dans sa cabine, épuisé, incapable de fermer la bouche, de détendre les jambes. Une éternité de seconde. Une éternité au bout de laquelle François sauta du camion, se précipita vers le véhicule plié. Il glissa sur une flaque d'essence qui s'écoulait sur le goudron. L'essence. Merde... Le feu. La femme était renversée sur le dossier de son siège. Oh, merde, elle était livide... Jolie, mais un joli visage de fin de vie. Il tenta d'ouvrir la portière mais celle-ci résista. Un type qui s'était arrêté en catastrophe sur la bande d'arrêt d'urgence, hurla :
"Elle est morte ?
- Je ne sais pas... appeler les secours, les pompiers, faites quelque chose !
- Vite coupez le contact, le feu !"
Le mec - celui de la bande d'arrêt d'urgence qui vociférait dans son portable vissé à l'oreille - donnait de grand coups de pieds dans la portière qui fini par céder sous la pression. Ils tirèrent la femme inconsciente. Le type de ne cesser de répéter :
- Faut pas la brusquer... la brusquez pas !
- Je sais mec, je sais.
Une odeur écœurante lui fichait la nausée. Linda ouvrit les yeux. D'abord un bruissement diffus, gênant, et ce relent étrange qui devenait de plus en plus mordant. Enfin, des sons quasiment distinct. Qu'est ce que c'était ? Une personne pleurait-elle ? Plus loin, par là, vers la gauche... un genre de gémissement, de ceux qu'on pousse quand on a vraiment mal.
Tâches de couleurs de moins en moins confuses.
Elle était allongée sur une civière, le long d'un couloir verdâtre. Elle redressa la tête, puis le torse. Une douleur fulgurante partant de sa nuque vers le fond de son crâne la cloua sur place. Une bonne vieille migraine avait pris possession d'elle.
Une femme en uniforme blanc frôla la civière, pressée. Linda l'agrippa par la manche et demanda d'un ton pâteux :
- On est où là ?
- Aux urgences de l'hôpital de la Fontonne.
- Qu'est-ce que je fous là ?
- Accident de voiture sur l'A8. Les pompiers vous ont amenée.
- Quelle heure est-il ?
- Presque midi.
La femme tenta de se dégager, mais Linda la tenait fermement :
- Attendez, l'accident a du avoir lieu vers sept heure trente... Qu'est ce que je fais toujours là ? On m'a examinée ?
- Pas encore.
- Vous plaisantez ?
- Non. Je suis débordée, regardez autour de vous.
- Et si j'avais une hémorragie interne ou un traumatisme crânien ??
- Non.
- Non ?
- Si c'était le cas vous seriez déjà morte, et dès lors... on le saurait !
La rage aveugla Linda, elle sauta de la civière et hurla :
- Abrutie... Je veux voir un médecin ! Tout de suite !
La femme dut avoir très peur car elle partie à vive allure vers une porte au fond du couloir derrière laquelle elle disparut.
Les détails affleurèrent la mémoire de Linda. Le déchirement des freins du camion, le hurlement du métal déchiré, la sensation d'être projeté. Sur le coup, aucune peur, juste une brève incompréhension, incapacité totale de donner un sens à ce qui se passait. Puis l'odeur de la gomme brûlée aussitôt chassée par celle de l'essence. Terreur confuse. Peur du feu, d'une explosion. Idée absurde de se dire qu'avant de mourir brûlé, on étouffait. Des coups secouant la pauvre carcasse de ce qui fut sa voiture. Derrière la vitre étoilée, deux silhouettes floues, remuaient. Presque aussitôt, sensation de soulagement juste avant de sombrer dans l'inconscience. Son cerveau tenta d'abandonner ces fragments de souvenirs, mais c'était impossible, Linda avait l'intime conviction que cet infime épisode délimité par quelques mètres d'asphalte sur une autoroute, allait modifier tout le reste.
Comment se fait-il qu'on ne perçoive avec une intolérable netteté que les choses que l'ont va perdre ?
Et si on ne s'en aperçoit pas, que se passe-t-il ? Se dire qu'elle aurait pu mourir dans ce stupide accident, sans même s'en rendre compte. Admettre qu'elle était incapable de se souvenir du dernier moment de tout. La dernière odeur de ces jasmins qu'elle affectionnait tant, le dernier appel péremptoires des grives qui nichaient dans les thuyas du jardin. Le dernier rire de Xavier lorsqu'il renversait sa tête en arrière pour projeter sa joie vers le ciel, leur dernier baiser, son dernier souffle à elle. Les larmes lui montèrent au yeux. Bordel, tout est si précieux, mais nous sommes trop pressés, trop oublieux, trop paresseux.
Les sons d' "ici et maintenant" lui revinrent aux oreilles. Le mélange des odeurs se réinstalla.
Un vieil homme maigre et blême à sa droite saignait du nez. Il se tapait le front contre le mur en gémissant, aspergeant le mur de fines gouttelettes de sang.
Linda s'approcha de lui doucement :
- Monsieur... ?
Il se tourna vers elle, les yeux vides. Le teint cireux, sa peau se tendait comme un habit emprunté, trop juste. Il tendit vers le visage de Linda une main maculée de sang et sanglota :
- J'ai pissé dans mon froc. Je pue. J'ai pas pissé dans mon pantalon depuis que j'étais petit garçon. Mademoiselle, je vous en prie... il faut que je me change... Je ne peux pas rester comme ça, c'est indigne.
- Vous savez ce que vous avez ?
- Diabète. Ils m'ont amené en plein coma. On m'a fait une piqûre d'insuline. Ca va mieux. Mais tout tourne. Il faudrait que je mange. Et puis y'a mon vieux pépère, mon chien, il est tout seul... pauvre bête, à la maison... Je ne me souviens plus si je lui ai donné assez d'eau ou pas. Faut que je rentre.
- Je vais chercher le médecin. Allongez vous sur la civière.
- Je ne peux pas mademoiselle, je vais la salir.
- On s'en fout.
Linda jeta un coup d'oeil circulaire, cherchant en vain une porte indiquant "ne pas entrer" ou "médecins des urgences", qu'elle aurait pu enfoncer pour attraper par la cravate ou la blouse, celui ou celle qui aurait le malheur de se trouver là. Elle se dirigea vers la porte du fond du couloir. Une petite main s'agrippa à sa jupe. Une minuscule main. Elle se pencha, commençant :
- Petit ?
Une insignifiante petite chose était amassé là, à même le sol, tendant dans sa paume ouverte, son dentier. Une très vieille femme, avachie sur le lino, sa robe en tire-bouchon sur un jupon blanc sale, dévoilant des jambes d'une maigreur à faire peur.
- Madame ?
- Je...
La vieille dame se mit à secouer la tête de droite à gauche. De plus en plus vite. Refusant tout. Tout. Rien. Tout ce qu'on ne lui proposait pas.
Elle se figea soudain, serrant sa paume, et cacha son poing, comme si elle avait peur qu'on lui vole son dentier.
- Non... Nôôôôn...
- Calmez-vous, tout va bien. Je vais chercher quelqu'un...
- Nôôôôn...
La femme recula davantage, presque à se fondre dans le mur. Linda s'éloigna, ne sachant que faire.
Une très jeune fille sanglotait, couchée en position foetale sur une civière, le visage tourné vers le mur. Une femme noire, assise raide sur un de ses sièges en plastique qui parsemait l'autre mur, tenant fermement un petit garçon couvert de sang, fit le geste d'une seringue s'enfonçant dans la pliure du bras et déclara d'un ton las :
- Elle est en manque. Ca fait quatre heures que ça dure. Avant, elle hurlait et se débattait, mais elle n'a plus la force. C'est plus calme... mais je ne suis pas certaine que ce soit mieux.
Sa migraine venait de céder d'un coup, et Linda hésita. Céder, elle aussi, partir. Mais quitter cet endroit, n'était-ce pas accepter de reperdre la mémoire, celle que venaient de changer les quelques micro-secondes de sa presque fin de vie, là-bas, sur l'autoroute ? Alors non, rester. Rester, foncer, s'accrocher à la certitude que tout de la vie, de ses moindres détails, demeurait précieux, et le déclarer haut et fort.
Mais le moral n'y est pas alors... ceci doit expliquer cela.
Lorsque François, qui chantonnait au volant de son trente-trois tonnes tout neuf, aperçut la 205 blanche déboulant à toute vitesse de la bretelle d'entrée d'autoroute, il songea :
"Encore une bonne femme ! Elle va se souvenir au dernier moment qu'elle n'a pas la priorité et freiner en urgence. C'est toujours comme ça, avec les femmes, ça fonce et ça pile au beau milieu d'un carrefour !"
Mais la 205 ne ralentit pas, elle plongea comme aspirée par le large ruban d'asphalte de l'autoroute.
Les pneus du poids lourd hurlèrent. Trop de bagnoles à gauche, pas moyen de dévier sans en percuter plusieurs. Il sembla à François qu'il criait, insultait cette maudite conductrice tout en fermant les yeux et priant pour que la masse du camion le stoppe avant l'impact.
Un bruit monstrueux, un bruit de carcasse métallique froissée, de gomme traînée sur plusieurs mètres dans un torrent de sons qui signifiaient le sang, peut être même la mort.
Puis, plus rien.
Un silence de mort, complet, le monde qui disparaît, laissant le corps indemne dans sa cabine, épuisé, incapable de fermer la bouche, de détendre les jambes. Une éternité de seconde. Une éternité au bout de laquelle François sauta du camion, se précipita vers le véhicule plié. Il glissa sur une flaque d'essence qui s'écoulait sur le goudron. L'essence. Merde... Le feu. La femme était renversée sur le dossier de son siège. Oh, merde, elle était livide... Jolie, mais un joli visage de fin de vie. Il tenta d'ouvrir la portière mais celle-ci résista. Un type qui s'était arrêté en catastrophe sur la bande d'arrêt d'urgence, hurla :
"Elle est morte ?
- Je ne sais pas... appeler les secours, les pompiers, faites quelque chose !
- Vite coupez le contact, le feu !"
Le mec - celui de la bande d'arrêt d'urgence qui vociférait dans son portable vissé à l'oreille - donnait de grand coups de pieds dans la portière qui fini par céder sous la pression. Ils tirèrent la femme inconsciente. Le type de ne cesser de répéter :
- Faut pas la brusquer... la brusquez pas !
- Je sais mec, je sais.
Une odeur écœurante lui fichait la nausée. Linda ouvrit les yeux. D'abord un bruissement diffus, gênant, et ce relent étrange qui devenait de plus en plus mordant. Enfin, des sons quasiment distinct. Qu'est ce que c'était ? Une personne pleurait-elle ? Plus loin, par là, vers la gauche... un genre de gémissement, de ceux qu'on pousse quand on a vraiment mal.
Tâches de couleurs de moins en moins confuses.
Elle était allongée sur une civière, le long d'un couloir verdâtre. Elle redressa la tête, puis le torse. Une douleur fulgurante partant de sa nuque vers le fond de son crâne la cloua sur place. Une bonne vieille migraine avait pris possession d'elle.
Une femme en uniforme blanc frôla la civière, pressée. Linda l'agrippa par la manche et demanda d'un ton pâteux :
- On est où là ?
- Aux urgences de l'hôpital de la Fontonne.
- Qu'est-ce que je fous là ?
- Accident de voiture sur l'A8. Les pompiers vous ont amenée.
- Quelle heure est-il ?
- Presque midi.
La femme tenta de se dégager, mais Linda la tenait fermement :
- Attendez, l'accident a du avoir lieu vers sept heure trente... Qu'est ce que je fais toujours là ? On m'a examinée ?
- Pas encore.
- Vous plaisantez ?
- Non. Je suis débordée, regardez autour de vous.
- Et si j'avais une hémorragie interne ou un traumatisme crânien ??
- Non.
- Non ?
- Si c'était le cas vous seriez déjà morte, et dès lors... on le saurait !
La rage aveugla Linda, elle sauta de la civière et hurla :
- Abrutie... Je veux voir un médecin ! Tout de suite !
La femme dut avoir très peur car elle partie à vive allure vers une porte au fond du couloir derrière laquelle elle disparut.
Les détails affleurèrent la mémoire de Linda. Le déchirement des freins du camion, le hurlement du métal déchiré, la sensation d'être projeté. Sur le coup, aucune peur, juste une brève incompréhension, incapacité totale de donner un sens à ce qui se passait. Puis l'odeur de la gomme brûlée aussitôt chassée par celle de l'essence. Terreur confuse. Peur du feu, d'une explosion. Idée absurde de se dire qu'avant de mourir brûlé, on étouffait. Des coups secouant la pauvre carcasse de ce qui fut sa voiture. Derrière la vitre étoilée, deux silhouettes floues, remuaient. Presque aussitôt, sensation de soulagement juste avant de sombrer dans l'inconscience. Son cerveau tenta d'abandonner ces fragments de souvenirs, mais c'était impossible, Linda avait l'intime conviction que cet infime épisode délimité par quelques mètres d'asphalte sur une autoroute, allait modifier tout le reste.
Comment se fait-il qu'on ne perçoive avec une intolérable netteté que les choses que l'ont va perdre ?
Et si on ne s'en aperçoit pas, que se passe-t-il ? Se dire qu'elle aurait pu mourir dans ce stupide accident, sans même s'en rendre compte. Admettre qu'elle était incapable de se souvenir du dernier moment de tout. La dernière odeur de ces jasmins qu'elle affectionnait tant, le dernier appel péremptoires des grives qui nichaient dans les thuyas du jardin. Le dernier rire de Xavier lorsqu'il renversait sa tête en arrière pour projeter sa joie vers le ciel, leur dernier baiser, son dernier souffle à elle. Les larmes lui montèrent au yeux. Bordel, tout est si précieux, mais nous sommes trop pressés, trop oublieux, trop paresseux.
Les sons d' "ici et maintenant" lui revinrent aux oreilles. Le mélange des odeurs se réinstalla.
Un vieil homme maigre et blême à sa droite saignait du nez. Il se tapait le front contre le mur en gémissant, aspergeant le mur de fines gouttelettes de sang.
Linda s'approcha de lui doucement :
- Monsieur... ?
Il se tourna vers elle, les yeux vides. Le teint cireux, sa peau se tendait comme un habit emprunté, trop juste. Il tendit vers le visage de Linda une main maculée de sang et sanglota :
- J'ai pissé dans mon froc. Je pue. J'ai pas pissé dans mon pantalon depuis que j'étais petit garçon. Mademoiselle, je vous en prie... il faut que je me change... Je ne peux pas rester comme ça, c'est indigne.
- Vous savez ce que vous avez ?
- Diabète. Ils m'ont amené en plein coma. On m'a fait une piqûre d'insuline. Ca va mieux. Mais tout tourne. Il faudrait que je mange. Et puis y'a mon vieux pépère, mon chien, il est tout seul... pauvre bête, à la maison... Je ne me souviens plus si je lui ai donné assez d'eau ou pas. Faut que je rentre.
- Je vais chercher le médecin. Allongez vous sur la civière.
- Je ne peux pas mademoiselle, je vais la salir.
- On s'en fout.
Linda jeta un coup d'oeil circulaire, cherchant en vain une porte indiquant "ne pas entrer" ou "médecins des urgences", qu'elle aurait pu enfoncer pour attraper par la cravate ou la blouse, celui ou celle qui aurait le malheur de se trouver là. Elle se dirigea vers la porte du fond du couloir. Une petite main s'agrippa à sa jupe. Une minuscule main. Elle se pencha, commençant :
- Petit ?
Une insignifiante petite chose était amassé là, à même le sol, tendant dans sa paume ouverte, son dentier. Une très vieille femme, avachie sur le lino, sa robe en tire-bouchon sur un jupon blanc sale, dévoilant des jambes d'une maigreur à faire peur.
- Madame ?
- Je...
La vieille dame se mit à secouer la tête de droite à gauche. De plus en plus vite. Refusant tout. Tout. Rien. Tout ce qu'on ne lui proposait pas.
Elle se figea soudain, serrant sa paume, et cacha son poing, comme si elle avait peur qu'on lui vole son dentier.
- Non... Nôôôôn...
- Calmez-vous, tout va bien. Je vais chercher quelqu'un...
- Nôôôôn...
La femme recula davantage, presque à se fondre dans le mur. Linda s'éloigna, ne sachant que faire.
Une très jeune fille sanglotait, couchée en position foetale sur une civière, le visage tourné vers le mur. Une femme noire, assise raide sur un de ses sièges en plastique qui parsemait l'autre mur, tenant fermement un petit garçon couvert de sang, fit le geste d'une seringue s'enfonçant dans la pliure du bras et déclara d'un ton las :
- Elle est en manque. Ca fait quatre heures que ça dure. Avant, elle hurlait et se débattait, mais elle n'a plus la force. C'est plus calme... mais je ne suis pas certaine que ce soit mieux.
Sa migraine venait de céder d'un coup, et Linda hésita. Céder, elle aussi, partir. Mais quitter cet endroit, n'était-ce pas accepter de reperdre la mémoire, celle que venaient de changer les quelques micro-secondes de sa presque fin de vie, là-bas, sur l'autoroute ? Alors non, rester. Rester, foncer, s'accrocher à la certitude que tout de la vie, de ses moindres détails, demeurait précieux, et le déclarer haut et fort.
par Cassandre
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