Mercredi 8 août 2007
Deuxième petite partie de la semaine dernière :)
Sa mère avait pris l'habitude de lui assurer :
- Tous les hommes ne sont pas comme ton père ou ces jeunes idiots du lycée. Il en existe des biens. Ils savent reconnaître les vraies qualités d'une femme et de doutent que la beauté physique ne se mange pas en salade.
Un jour de petite déconfiture, un autre, Alaïs avait rétorqué d'un ton peste :
- Ah ouais, et où il sont ? Pas ici, en attendant. Et c'est quoi, "les vraies qualités d'une femme" ? Faire la cuisine, le ménage et le repassage ? Tu les avais et tu t'es quand même fait lourdé au bout d'un an... sans compter qu'il t'a fait cocue aussitôt le mariage prononcé. Je n'ai plus faim et j'en ai marre de bouffer des patates et des pâtes ! Justement, j'ai envie de salade.
- Ne leur donne pas raison. Tu es plus intelligente qu'eux.
Les larmes aux yeux, la voix tremblant de rage, la jeune fille avait tapé du pied :
- Et ça me sert à quoi ? Ils s'en foutent.
Et s'il lui arrivait quelque chose ? Un accident ou une maladie grave ? Elle n'aurait plus à retourner au lycée avant longtemps. Comme Sonia, charmante, jolie comme un coeur, morte l'an passé d'une leucémie. Alaïs était devenue son amie. Elle aimait se baigner dans le sourire radieux de l'autre, s'alimenter à la vision de ce petit nez, de cette peau fine de blonde, de son grand regard amusé. Sonia. Sonia que tous aimaient, que les garçons draguaient à s'en rendre ridicules, que les profs dorlotaient, que certaines des filles jalousaient sans parvenir à vraiment la détester. Sonia qui l'avait choisie, elle, Alaïs la laide, la muette, l'insipide. Sonia le petit ange parfait, l'incarnation que ce monde est laid et injuste. Elle lui manquait tellement. Savait-elle qu'en lui donnant son amitié, elle lui avait rendu le monde plus respirable, plus vivable ?
Alaïs s'approcha du grand Velux de sa chambre située à l'étage de leur petite maison, reproduction exacte de la maison du voisin et de celle d'après. Tout un lotissement fait à l'identique, peut être pour éviter les jalousies ?
Certes, son poids la ferait tomber avec rudesse, mais était-ce assez haut ? l'herbe grasse risquait d'amortir sa chute et elle finirait dans un fauteuil. Ce serait ajouter une nouvelle infirmité à sa vie. C'est vrai que la seconde engendre davantage de considération que la première. Mais elle n'avait pas ce courage, du moins pas maintenant. Peut-être un soir, où la souffrance serait trop forte, où ses tortionnaires l'auraient tourmenté une fois de trop.
Il fallait partir pour le lycée, trouver assez de courage pour affronter les autres, résister une autre journée. Finalement, elle leur rendait service. Briller, se sentir fort et supérieur à ses côtés était si aisé. Elle était le repoussoir qui attestait de leur minuscule existence, de leur règne charognard. Même Paula, la moche de la classe, se sentait devenir belle. Sans doute était-ce la raison de son amitié pour Alaïs. Amitié assez équivoque puisqu'Alaïs rêvait de Sonia, de beauté, de sourire et de mots élégants. Quelle étrange aberration de croire que les laides se contentent de laideur. Au contraire, leur appétence pour le Beau s'exacerbe de leur envie de survivre.
La journée passa comme les autres, infime et terne calvaire à répétition. Chacun des surnoms dont toutes ses mâchoires l'affublaient lui faisait rentrer la tête dans les épaules, regardant ses pieds, tenter de s'évanouir, se convaincre qu'elle n'existait pas. Gros Tas, Gras Double, La Vache, Sumo. Mais la journée était finie. Une de moins.
Alaïs sortit dans la foule libérée de jeunes et récupéra son scooter dans la cour de l'établissement. Antony, le beau mec de sa classe avec longs cheveux bruns et ses yeux bleus, s'arrêta à sa hauteur et demanda, charmant :
- Tu veux que je te pousse ? T'es sûre que les pneus sont assez gonflés ? T'as pas peur d'être coincée un jour sous ton casque ?
Alaïs baissa les yeux et répondit :
- Ca ira. Merci. A demain.
Le lendemain, un mardi, le début d'un miracle se profila. Jean, ce garçon un peu fade et timide mais plutôt mignon, s'approcha d'elle à l'inter-classe. Celui-là aurait pu devenir une parfaite petite victime de remplacement si Alaïs ne lui avait volé la vedette. La moindre phrase le faisait rougir et il semblait alors incapable d'aligner les quelques mots d'une réponse, aussi petite fut-elle. Toujours est-il qu'il avait été épargné grâce à elle, et sans doute aussi grâce à la position sociale de ses parents qui lui garantissait une certaine admiration envieuse de la part de ses camarades.
- Euh... Salut, Alaïs.
- Salut, répondit-elle, le nez plongé vers la croix qu'elle dissimulait sous ses vêtements sitôt sortie de chez elle.
- T'as l'air bonne en math.
- Ca peut aller.
- Parce que je pédale un peu dans la semoule.
Elle se contenta de hocher la tête. Il reprit :
- Euh, vu qu'on habite pas loin, je me demandais si tu ne pourrais pas passer... enfin, de temps en temps, je veux pas te faire chier... Histoire de m'aider un peu. Ma mère est d'accord. Elle peut prévenir la tienne, si tu préfères.
- Ouais... heu...
Le plaisir de ces quelques phrases l'empêcha de s'étendre. Elle s'écarta en murmurant :
- Ben... tu me dis quand.
Sa mère aurait-elle raison sur un point ? Quelques êtres pouvait-ils voir au-delà ? Sonia savait, mais Sonia était déjà presque un ange. En plus, c'était une fille.
Elle rentra, heureuse pour la première fois depuis tellement longtemps qu'elle avait oublié les précédentes.
Sa mère avait pris l'habitude de lui assurer :
- Tous les hommes ne sont pas comme ton père ou ces jeunes idiots du lycée. Il en existe des biens. Ils savent reconnaître les vraies qualités d'une femme et de doutent que la beauté physique ne se mange pas en salade.
Un jour de petite déconfiture, un autre, Alaïs avait rétorqué d'un ton peste :
- Ah ouais, et où il sont ? Pas ici, en attendant. Et c'est quoi, "les vraies qualités d'une femme" ? Faire la cuisine, le ménage et le repassage ? Tu les avais et tu t'es quand même fait lourdé au bout d'un an... sans compter qu'il t'a fait cocue aussitôt le mariage prononcé. Je n'ai plus faim et j'en ai marre de bouffer des patates et des pâtes ! Justement, j'ai envie de salade.
- Ne leur donne pas raison. Tu es plus intelligente qu'eux.
Les larmes aux yeux, la voix tremblant de rage, la jeune fille avait tapé du pied :
- Et ça me sert à quoi ? Ils s'en foutent.
Et s'il lui arrivait quelque chose ? Un accident ou une maladie grave ? Elle n'aurait plus à retourner au lycée avant longtemps. Comme Sonia, charmante, jolie comme un coeur, morte l'an passé d'une leucémie. Alaïs était devenue son amie. Elle aimait se baigner dans le sourire radieux de l'autre, s'alimenter à la vision de ce petit nez, de cette peau fine de blonde, de son grand regard amusé. Sonia. Sonia que tous aimaient, que les garçons draguaient à s'en rendre ridicules, que les profs dorlotaient, que certaines des filles jalousaient sans parvenir à vraiment la détester. Sonia qui l'avait choisie, elle, Alaïs la laide, la muette, l'insipide. Sonia le petit ange parfait, l'incarnation que ce monde est laid et injuste. Elle lui manquait tellement. Savait-elle qu'en lui donnant son amitié, elle lui avait rendu le monde plus respirable, plus vivable ?
Alaïs s'approcha du grand Velux de sa chambre située à l'étage de leur petite maison, reproduction exacte de la maison du voisin et de celle d'après. Tout un lotissement fait à l'identique, peut être pour éviter les jalousies ?
Certes, son poids la ferait tomber avec rudesse, mais était-ce assez haut ? l'herbe grasse risquait d'amortir sa chute et elle finirait dans un fauteuil. Ce serait ajouter une nouvelle infirmité à sa vie. C'est vrai que la seconde engendre davantage de considération que la première. Mais elle n'avait pas ce courage, du moins pas maintenant. Peut-être un soir, où la souffrance serait trop forte, où ses tortionnaires l'auraient tourmenté une fois de trop.
Il fallait partir pour le lycée, trouver assez de courage pour affronter les autres, résister une autre journée. Finalement, elle leur rendait service. Briller, se sentir fort et supérieur à ses côtés était si aisé. Elle était le repoussoir qui attestait de leur minuscule existence, de leur règne charognard. Même Paula, la moche de la classe, se sentait devenir belle. Sans doute était-ce la raison de son amitié pour Alaïs. Amitié assez équivoque puisqu'Alaïs rêvait de Sonia, de beauté, de sourire et de mots élégants. Quelle étrange aberration de croire que les laides se contentent de laideur. Au contraire, leur appétence pour le Beau s'exacerbe de leur envie de survivre.
La journée passa comme les autres, infime et terne calvaire à répétition. Chacun des surnoms dont toutes ses mâchoires l'affublaient lui faisait rentrer la tête dans les épaules, regardant ses pieds, tenter de s'évanouir, se convaincre qu'elle n'existait pas. Gros Tas, Gras Double, La Vache, Sumo. Mais la journée était finie. Une de moins.
Alaïs sortit dans la foule libérée de jeunes et récupéra son scooter dans la cour de l'établissement. Antony, le beau mec de sa classe avec longs cheveux bruns et ses yeux bleus, s'arrêta à sa hauteur et demanda, charmant :
- Tu veux que je te pousse ? T'es sûre que les pneus sont assez gonflés ? T'as pas peur d'être coincée un jour sous ton casque ?
Alaïs baissa les yeux et répondit :
- Ca ira. Merci. A demain.
Le lendemain, un mardi, le début d'un miracle se profila. Jean, ce garçon un peu fade et timide mais plutôt mignon, s'approcha d'elle à l'inter-classe. Celui-là aurait pu devenir une parfaite petite victime de remplacement si Alaïs ne lui avait volé la vedette. La moindre phrase le faisait rougir et il semblait alors incapable d'aligner les quelques mots d'une réponse, aussi petite fut-elle. Toujours est-il qu'il avait été épargné grâce à elle, et sans doute aussi grâce à la position sociale de ses parents qui lui garantissait une certaine admiration envieuse de la part de ses camarades.
- Euh... Salut, Alaïs.
- Salut, répondit-elle, le nez plongé vers la croix qu'elle dissimulait sous ses vêtements sitôt sortie de chez elle.
- T'as l'air bonne en math.
- Ca peut aller.
- Parce que je pédale un peu dans la semoule.
Elle se contenta de hocher la tête. Il reprit :
- Euh, vu qu'on habite pas loin, je me demandais si tu ne pourrais pas passer... enfin, de temps en temps, je veux pas te faire chier... Histoire de m'aider un peu. Ma mère est d'accord. Elle peut prévenir la tienne, si tu préfères.
- Ouais... heu...
Le plaisir de ces quelques phrases l'empêcha de s'étendre. Elle s'écarta en murmurant :
- Ben... tu me dis quand.
Sa mère aurait-elle raison sur un point ? Quelques êtres pouvait-ils voir au-delà ? Sonia savait, mais Sonia était déjà presque un ange. En plus, c'était une fille.
Elle rentra, heureuse pour la première fois depuis tellement longtemps qu'elle avait oublié les précédentes.
par Cassandre
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